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MessagePosté: 09 Jan 2021 23:30 
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Du refuge espagnol de Belagua, rejoindre le cirque d’Ansabère peut se faire par des itinéraires très différents et l’on retrouve le choix entre passer plus bas pour assurer la progression par mauvaises conditions météo ou cheminer en altitude pour bénéficier de vues plus vastes et pour surmonter des obstacles plus variés que la seule distance.
Quand on lit dans le guide Véron « Cet itinéraire hors goudron qui se développe dans un fantastique paysage karstique est à notre avis l’itinéraire élégant d’une H.R. Par beau temps, il permet de joindre directement le cirque d’Ansabère par la table des Trois Rois (2 421 m) et le col d’Escoueste (2 114m) En l’absence d’abri, de sentier, d’eau et malgré le balisage conduisant au col d’Anaye, on déconseilIera ce parcours aux randonneurs peu expérimentés et par mauvais temps, les montagnards les plus chevronnés feront bien de s’abstenir. », notre interrogation correspond à celle de « Pingouin » près d’un demi siècle plus tard :  « j'aimerais avoir votre avis sur ce qu'on lit dans les topo-guides. Je souhaite me lancer dans le HRP l'année prochaine. Dans le guide de G.Véron, il est écrit que le HRP ne comporte aucune difficulté technique, d'escalade ou de glace mais l'importance des névés rend le piolet et la corde indispensables (crampons conseillés). Mais je lis aussi sur certaines étapes, à la rubrique difficulté :
- "sérieuse et solide étape de haute montagne pour randonneurs expérimentés et bien équipés"
- "itinéraire de haute montagne, hors sentier, à flanc, difficile, demandant de l'expérience"
Pas toujours évident de savoir si c'est pour effrayer les imprudents / têtes brulées ou si c'est réellement dangereux. »
N’ayant pas osé parier sur le beau temps, nous avions en 1972 et 1974, opté pour passer par le col de la Pierre St Martin, celui des Anies, le Pla d’Anaye, le plateau de Sanchez, le pont Lamary, avec l’impression de tricher avec les difficultés. En 1986 et 1989, j’avais choisi de passer par le sommet de la Table des Trois Rois et le col d’Escoueste vérifiant ainsi la pertinence des conseils du grand Sarthois. Cet élégant parcours serait effectivement périlleux avec du brouillard et les secours aléatoires dans ce terrain inimaginablement chaotique.
Cette étape nous fait entrer dans la splendide montagne béarnaise, ici calcaire, avec ses pics, ses aiguilles, ses lacs, ses nombreux et abrasifs pierriers. Vous ne pourrez pas manquer d’admirer les élégantes aiguilles d’Ansabère, qui ont défié de très nombreux grimpeurs, mais vous pouvez passer à côté du modeste doigt de Pétragème qui sur sa mince arête surplombante ne tolère droits que ceux qui sont guéris de la peur du vide.


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MessagePosté: 10 Jan 2021 20:02 
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Après l'épreuve des pierriers de la veille, le départ d'Ansabère a un goût d'aimable promenade sur sentier dans de riants pâturages, malgré la raideur de la pente qui va s'accentuant jusqu'à la crête près de 500 mètres plus haut. Le lac d'Ansabère, traité de mare par Georges Véron, n'est clairement pas à la hauteur du site grandiose environnant, et il faudra atteindre le lac espagnol de Lachérito pour s'émerveiller.
Penser à faire le point avant de trop descendre pour localiser le col de Pau, qui se cache ensuite lors de la montée. Prendre pied, après le col, sur les super- confortables sentiers du Parc National des Pyrénées pour rejoindre le refuge d'Arlet avec son beau lac émeraude par les cols de la Cuarde et de Saoubathou, c'est vraiment "le pied" !
Malgré cette marche euphorisante, écrasé de chaleur, assoiffé comme un dromadaire après des jours dans le désert, j'avais plongé la tête dans une prise d'eau à proximité du refuge. Instantanément, l'eau glacée m'avait broyé la tête jusqu'au malaise. A éviter !


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MessagePosté: 11 Jan 2021 21:37 
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A l’aube, on ne quitte pas de gaieté de coeur le site charmant du lac d’Arlet, qui semble un petit paradis terrestre. Après, on descend beaucoup pour atteindre le coquet parking de Sansanet, au pied du cirque d’Aspe, où le gave de même nom prend son élan. Ce n’est pas déchoir d’accepter de descendre, d’autant que l’on jouit parfois de paysages plus saisissants qu’en altitude, mais les parcours en balcon sont souvent plus attachants, bien que plus longs.
Pour les montagnards partis du refuge d’Arlet, il est tentant de bifurquer pour voir le lac injustement espagnol d’Estaens et se rapprocher du cirque d’Aspe. Je ne sais pas s’il existe un passage commode menant de ce lac au Pas d’Aspe, mais cela aurait une belle allure de rallier ainsi le site pastoral de Peyrenère.
De fait, la pureté d’une trajectoire est une notion très subjective car chacun tresse en lui l’itinéraire sur le terrain avec son cheminement intérieur. Chacun a ses préférences intimes, qui l’accordent plus ou moins bien avec tel ou tel type de sentier ou de hors sentier, tel ou tel chemin. Mais une blessure aux pieds par exemple ou une grande soif ou une lourde fatigue suffisent souvent à changer le paysage !
Je me souviens d’un retour d’Arlet par temps de grêle, sac à dos sur la tête pour éviter d’être assommés par des grêlons rendus agressifs par les bourrasques, où nous étions tellement crottés et las que nous avons traversé le gave en ignorant le pont pour nous nettoyer un peu. Et, miracle de la montagne, c’est devenu un bon souvenir !


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MessagePosté: 12 Jan 2021 22:26 
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Nous allons rallier le refuge de Pombie en suivant les sentiers du Parc National des Pyrénées par le col, les lacs et le refuge d’Ayous, avec quelques infidélités pour atteindre plus directement le col de Peyreget.
Georges Véron a mentionné d’autres variantes dont une passant par le col d’Astu, qu’il déconseille, bien que la plus rapide, pour manque d’élégance et délaissement du magnifique site d’Ayous. On retrouve là une composante de la Haute Randonnée des Pyrénées que son auteur a bâtie pierre à pierre, au prix d’innombrables reconnaissances de terrain, et qui, sans être élitiste comme un parcours intégral de crêtes, consiste à proposer un itinéraire montagnard exigeant, épousant harmonieusement le relief, dispensant des vues splendides et mémorables, liant à foison des ambiances contrastées, amalgamant des expériences aussi variées qu’inoubliables.
Bien que très personnel, le ressenti d’élégance d’un tracé est largement partagé par les marcheurs, les grimpeurs, les glisseurs, les rouleurs… (Parfois, hélas, de belles traces de montée dans la neige ou de paisibles sentiers, amoureusement dessinés, sont massacrés à la descente par de méchants raccourcis.)
Découvrir le Pic du Midi d’Ossau, à l’aurore ou au couchant, se mirant dans les lacs à ses pieds, vous cloue sur place d’admiration. Non ! pour cette beauté là, vous n’avez pas sué pour rien ! Celui qui a guidé vos pas mérite votre gratitude. Puis repensant à toutes les autres perles pyrénéennes qui vous ont déjà enchanté en chemin, vous pressentez que vous sortirez de cette HRP enrichi pour la vie.
Enfin, une anecdote immodeste sur le chemin :
« Le bord du lac Casterau m'offre une somptueuse petite niche à proximité du sentier. Délicieux instants savourés du fond du coeur !
Peu après la reprise de mon cheminement, alors que je suis engagé dans une longue descente en diagonale, j'assiste au dessous de moi aux vains efforts d'un guide espagnol qui veut libérer à corps et à cris la montée pour son groupe bloqué par un troupeau de moutons somnolant sur le sentier. Quand il parvient à écarter une bête, une autre prend sa place et le bouchon de laine garde toute sa solidité.
Me voyant approcher vivement du troupeau compact, les randonneurs immobilisés s'attendent à
me voir stopper comme eux et paraissent se réjouir à l'avance de la cocasserie de la scène à venir, peut-être en espérant partager le ridicule de la situation.
Et je traverse le barrage laineux sans ralentir ni dévier du sentier confisqué. Les moutons
s'écartent de quelques centimètres au fur et à mesure de ma progression, reprenant aussitôt leur place derrière moi sur le sentier.
Faussement modeste, je croise en saluant tout le groupe ébahi et poursuit la descente comme si
de rien n'était, alors que j'ai bien vu quelques pouces levés de félicitation et de nombreux regards admiratifs. Après Moïse séparant les eaux, j'ai réussi la traversée d'un océan de laine !
Un coup d’oeil derrière moi me fait pouffer de rire car, à peine remis de leur étonnement, les
marcheurs bloqués découvrent que le mur s'est reformé d'un bloc, interdisant tout passage.
Les moutons continuent de refuser obstinément de céder la priorité à ces deux pattes pressés,
qui les bousculent du geste et de la voix.
Il faut dire que le sentier dans cet endroit pierreux est le seul lieu chaleureux et confortable ! »


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MessagePosté: 13 Jan 2021 20:30 
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La 14ème étape propose à partir du Refuge de Pombie d’atteindre le refuge de Larribet en passant par le col du Palas et le port du Lavedan, mais aussi plusieurs variantes parmi lesquelles, par souci d’assurer la progression même avec une météo incertaine, j’ai toujours choisi celle qui contourne l’imposant massif du Balaïtous par le Sud, pour franchir le col de la Fache ouvrant sur la vallée du Marcadau. Nous entrons véritablement en haute montagne où, seul, on se sent encore plus petit.
Je ne compte plus les orages essuyés entre Pombie et Arrémoulit, malgré des montées express du val d’Arrius. A lui seul, l’aérien passage d’Orteig concentre mes plus mauvais souvenirs, et pourtant je l’adore depuis la première fois où je l’ai emprunté pour gravir le Balaïtous, bien qu’il ait perdu un peu de son élégance depuis l’installation d’un cable. Quel astucieux raccourci et quel test d’assurance pour un marcheur tout terrain !
Mes anges gardiens, par trois fois, m’ont évité le grand saut, la première pour avoir trébuché avec mes lourdes chaussures armées, portées depuis moins d’une heure ; la seconde projeté par la foudre ; la troisième pour m’être quasiment endormi debout en attendant qu’une cordée apeurée parvienne laborieusement à franchir les quelques mètres délicats.
Avec les années de pratique sans presque jamais tomber, on prend confiance en la sûreté de son pas. Ce jour là, à peine avais je savouré ma sérénité dans ce passage au bord du vide que mon assurance volait en éclats sur le raccourci suivant, tout proche du refuge d’Arrémoulit. Lourdement chargé, je m’étais engagé sur un étroit muret d’une trentaine de mètres surplombant une retenue d’eau de son déversoir rocheux, lorsqu’une rafale de vent sortie, on ne sait d’où, m’a fortement déséquilibré. Me rétablissant de justesse, je me suis retrouvé cloué sur place par l’appréhension, un pied derrière l’autre, en équilibre fragile. La tête réclamait d’avancer, le pied refusait de se lever, s’agrippait au béton. Qu’il fut inélégant et difficile ce premier pas dont dépendait la suite !


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MessagePosté: 14 Jan 2021 21:40 
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Sur la variante espagnole de la HRP, du refuge d’Arrémoulit au refuge Wallon, voici quelques anecdotes supplémentaires pour illustrer l’oeuvre de notre grand sarthois.
Refuge d’Arrémoulit
« Au premier réveil, la lampe frontale m'apprenant qu'il serait imprudent de se rendormir, je prépare en silence mon exfiltration du refuge bondé. Heureusement que j'avais bien regroupé mes affaires hier soir et repéré la voie de sortie ! Eviter de s'assommer contre le plafond surbaissé de la couchette, enjamber sans les écraser les dormeurs à terre, arracher l'ouverture de la porte récalcitrante, se chausser, charger le sac, sans oublier le piolet: Quitter ce refuge exige d'être bien réveillé !
Me voici seul dans la nuit encore épaisse, content d'être sorti comme une ombre, marchant vers
les premiers éboulis. Quelques lueurs claires signalent les emplacements des névés. »
Montée nocturne au col du Palas
Dans ces éboulis glissants, je ne suis pas content de ma progression trop lente et sans grâce. Marche mal assurée, très hachée, pas décousus, enchaînements laborieux… Pressé par le temps, freiné par le terrain, ça fume dans ma tête, sans vraiment réaliser que je suis complètement désaccoutumé de mes chaussures armées.
Avant le refuge de Respumoso
« Profitant d'un éboulement, une cascade facétieuse est venue doucher énergiquement le pacifique sentier, au point d'en emporter trois bons mètres dans le ravin béant. Passage incontournable pour le marcheur qui reçoit, en quelques secondes, la plus abondante douche de son existence, au risque d'être entraîné au fond de la gorge et d'aller nourrir les truites du lac !
C'est passé! Il ne reste plus qu'à sécher. »
Après le barrage de Campo Plano
« Tout à l'heure, il m'avait fallu sauter au dessus d'un ravin pour continuer d'avancer, maintenant, tandis que j'aborde la rive d'un immense névé glacé, me voici confronté à un problème plus sérieux, inconnu : le traverser en écharpe alors qu'il est entièrement recouvert d'une épaisse couche croulante de grêlons.
S'équiper de crampons à glace reviendrait à chausser des patins à roulettes sur un toboggan.
Sauf qu'ici, le toboggan file tout droit dans un lac glacé, continuant sous l'eau jusqu'à une dizaine
de mètres de la rive. Les reflets verdâtres de l'eau permettent d'imaginer la profondeur. Il est bien clair, trop clair même, que la moindre glissade, ici, sera sans rémission. Un balayage du regard m'indique qu'il n'y a pas d'évitement possible pour atteindre rapidement le col de la Fache.
Il me faut décrocher le piolet et tailler des marches en biais sur plusieurs centaines de mètres.
Chaque entaille libère un morceau chuintant de neige glacée précédé par une cascade de grêlons
Mon imagination se passerait bien de cette imitation répétée du plongeon fatal !
Par expérience, je sais combien il est difficile d'enrayer une chute sur névé gelé pentu : Tout se joue dans la première seconde. Si l'on ne parvient pas à planter la tête du piolet à niveau d'épaule, à l'ancrer en relevant légèrement son manche, à s'arcbouter en plantant la pointe des chaussures, c'est la dégringolade assurée. Très vite la glissade s'accélère, le corps bascule, on ne sait plus où se trouve le haut, le bas, et si on plante le piolet, il est arraché brutalement des mains tant l'énergie acquise s'est accrue de manière explosive.
Ici, à supposer que l'on puisse se mettre immédiatement sur le ventre, l'ancrage du piolet serait très improbable vu l'épaisseur de la couche de grêle. Quant à espérer nager, à supposer que l'on échappe à l'hydrocution, le poids des vêtements trempés, du gros sac à dos, des chaussures d’escalade , tue dans l’oeuf les forces d'optimisme.
Inutile de se mentir, La mort est là, tout près, gueule ouverte, veillant la moindre défaillance,
tandis que le droit de vivre n'est plus donné, devient à conquérir, pas à pas.
« Garde ton centre de gravité à l'intérieur du polygone de sustentation » me chuchote Gaston
Rebuffat, tandis que je taille des marches régulières sur lesquelles je me hisse en diagonale vers le col de la Fache. Quelle expérience inoubliable que cet engagement résolu et total, attentif et serein, pour forcer mon passage vers la survie ! »


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MessagePosté: 15 Jan 2021 11:45 
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L’étape qui conduit au refuge de Bayssellance, sur l’épaule du Petit Vignemale, depuis le refuge Wallon, au coeur de la région du Marcadeau, par le col d’Aratille, le col des Mulets, et la Hourquette d’Ossoue, est une splendeur et offre en matière de paysages presque tout de ce que l’on peut attendre de la haute montagne : un départ dans les pâturages, un cheminement tortueux dans un cadre grandiose, des pics puissants, élancés, des lacs enchanteurs, des vues inoubliables.
Mais, on a beau se régaler à l’avance de ces morceaux choisis de nature, la réalité en montagne peut parfois dépasser le rêve. Question de disponibilité intérieure, bien sûr, mais aussi de chance, car la lumière idéale n’est pas souvent au rendez-vous des sites. Les livres de photographies des Pyrénées ont magnifié la plupart des lieux hors du commun sous un éclairage somptueux, peuplant nos imaginaires d’attentes de beautés extraordinaires. Les pêcheurs d’images sont des gens moins pressés que les randonneurs, ils prennent le temps d’attendre les éphémères et rares noces de lumière. Les voyageurs, plus gourmands d’espace, rencontrent parfois ces moments, dépassant l’imagination, d’accord surnaturel entre la terre et le soleil. Ils sentent alors que leurs regards, leurs mots, leurs photos laisseront échapper ce qu’ils ont intimement vécus dans l’instant magique qui les a incendiés. Une image aussi réussie soit elle s’épuise à saisir ce qu’elle ne peut qu’imparfaitement capter. Le coeur regrette de ne pouvoir retenir le merveilleux d’une ambiance bouleversante.
Malgré tout, quelques mots encore pour offrir des bribes de souvenirs :
« Je marche vivement pour me réchauffer. Dans le silence matinal, la montée vers le lac d'Aratille ne manque pas de solennité. Tout est calme autour de moi, les arbres paraissent endormis.
Brusquement, je découvre le lac dont la beauté me coupe le souffle. D'un bleu pâle, dans cette aube finissante, surmonté d'une légère écume de brume, il est encore assoupi, et je ne serais pas surpris d'y voir plonger quelque fée ou quelque lutin. Les fées tardant à se montrer, je continue ma montée vers le col, que je cherche à localiser dans une muraille estompée de brume." 

"Ce sentier me plaît beaucoup avec sa façon de se faufiler dans la montagne, de révéler ses surprises, de souligner la distance parcourue. Le regard peut s'enchanter de vues renouvelées à chaque lacet. Plus qu'ailleurs, la marche me fait constamment changer de monde, m'ouvre une multitude de portes invisibles mais sensibles. Au loin, le col de la Fache m'adresse un clin d’oeil amical et m'encourage. Quinze ans plus tôt, dans ces parages, j'avais reçu en plein coeur la révélation de l'indicible beauté du lac d'Aratille. Aujourd'hui, sans le savoir clairement, j'attends le renouvellement de cet émerveillement exceptionnel.
Quand le lac surgit, après un sursaut du sentier, je suis presque déçu par sa réelle beauté. Certes ses eaux vertes enchâssées dans ses rives rocheuses où viennent boire les verts pâturages caressent mon regard, mais ce n'est pas la magnificence que j'espérais !
De fait, un coup de foudre ne frappe que par surprise. En 1974, ce lac m'était apparu au petit matin, bleu pâle, surmonté d'une légère écume de brume, assoupi, féerique. La magie d'une rencontre ne se programme pas."
Plus loin, après le col des Mulets
« Le regard plonge maintenant dans la vallée des Oulettes de Gaube mais il faut encore dévaler une raide pente d'éboulis pour dépasser le contrefort masquant le Grand Vignemale. La voilà, enfin, la formidable muraille du plus grand pic pyrénéen français, la Pique Longue, cette face Nord de mille mètres dressée comme un menhir, appuyée contre le ciel, avec son couloir fascinant tendu verticalement jusqu'au vertige. Ce grand seigneur d'Ossoue, ceinturé de brumes, m'impose une photo.
Il y a longtemps, longtemps, j'avais bivouaqué avec ma petite famille sur son sommet, inquiété toute la nuit par le son lugubre d'une corne de brume transformée à l'aube en vulgaire bouteille vide. Le souvenir de l'immense collier de lumières accroché au cou de ce géant brille toujours dans mon souvenir. »

Pour rendre un juste hommage à Georges Véron et le remercier à la mesure des occasions procurées d’émerveillement, il faudrait plus de 700 kilomètres de points d’exclamation ou bien un seul, mais de 80 000 mètres de haut !


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MessagePosté: 16 Jan 2021 11:43 
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Refuge de Bayssellance-Refuge de la Brêche, par le barrage d’Ossoue, le pic Saint-André, le col de Boucharo.
Pour illustrer cette étape Véron, je vais m’appuyer sur mon récit de 1989, qui peut apparaître exagérément enthousiaste, pourtant pâle reflet de l’expérience vécue. Si je ne sais toujours pas l’expliquer, ce n’est pas faute d’avoir maintes fois essayé.

« C'est l'heure où tout commence. Disparaissant du ciel par centaines, les étoiles entrent dans mon corps neuf. Derrière moi, le grand Vignemale trône en majesté avec son grand collier blanc.
Hier soir, je franchissais son épaule, harassé, aujourd'hui, la nuit magique a tout effacé, renouvelant ma soif de marcher. Devant, invisible au regard, remplissant mon imagination, le cirque de Gavarnie appelle. Que d'allégresse dans ma tête qui s'écoule dans mes jambes, inonde le paysage !
Le sentier s'élance à travers de vastes pâturages, s'élève en écharpe vers un cirque calcaire dominé par le pic Saint André. Après avoir traversé un petit torrent guilleret plongeant dans la vallée, il faut grimper franchement une pente pelée puis se hisser sur l'échine bombée menant à l'arête. Là, le regard qui portait déjà loin s'immensifie. Présence incomparable de la haute montagne, vue imprenable et surprenante sur le massif de Gavarnie. Fascinante succession de plans qui font reculer l'horizon, rendent sensible l'infini. Progresser sur cette arête aérienne, qui plane entre terre et ciel dans la fraîcheur matinale, c'est de la joie en fusion !
L'itinéraire passant par le sommet du pic Saint-André, avant de plonger vers le lointain col de Boucharo, se révèle d'une rare élégance. Je circule dans un paradis pour marcheur contemplatif, d'autant plus serein que le beau temps renouvelle ses promesses et que je progresse rapidement. Le paysage est grandiose, splendide, défie l'imagination, délicieuse immersion qui dissout la frontière entre la nature et le monde intérieur. Exceptionnelle communion ! Mon sentier dans les étoiles, je le découvre à l'instant, passe par là.
En écrivant cela, j'admets mon impuissance à décrire cette montagne multiple, si changeante au hasard des rencontres et des reconnaissances. Les mots ne viennent pas au marcheur comblé qui reste et restera bouche bée. Au lecteur d'entreprendre le voyage s'il veut savoir ce qui se cache dans l'indicible. »

Une grande forme physique, un surcroît de santé, un soulagement… peuvent engendrer beaucoup d’allégresse chez les animaux, qu’ils soient sauvages ou domestiques, chez les humains aussi, grands et petits, se traduisant par une débauche d’énergie, une profusion de mouvements, une sorte d’ivresse spontanée. Cocktail d’endorphines, d’adrénaline, de sérotonine… Mystères de la biochimie.
Par ailleurs, certains témoignages mentionnent des états exceptionnels vécus par des navigateurs, des apnéistes, des voyageurs...aux similarités troublantes: Sentiment de plénitude, de perfection, d’aisance stupéfiante.

Quoiqu’il en soit, voilà une raison suffisante pour déborder de gratitude pour le père de la HRP !


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MessagePosté: 17 Jan 2021 14:00 
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Refuge de la Brêche-Héas par l’échelle des Sarradets et la Hourquette d’Allanz
Cette 18ème étape Véron, particulièrement grandiose, commence par un lent panoramique du prodigieux cirque de Gavarnie, avec ses parois calcaires abruptes, ses étages enneigés, sa grande cascade suspendue, ses pics majestueux.
Quand même, mieux vaut s’arracher parfois à la contemplation !
« La descente devenant de plus en plus raide, frôlant le précipice, les yeux se concentrent maintenant sur le sol, car la mort toute proche guette la plus petite imprudence. De fins éboulis compliquent la progression jusqu'à l'abord de la paroi.Voici l'échelle rocheuse qui permet d'atteindre le fond du cirque, une centaine de mètres plus bas. J'imagine la joie de ceux qui ont découvert ce passage pour se hisser au sommet du cirque sans recourir à l'escalade. »
Marcher dans un cadre naturel aussi exceptionnel reste un régal malgré la colonisation touristique, quoi que :
« La hourquette d'Allanz est quasiment colonisée par une troupe nombreuse et bruyante de jeunes promeneurs, qui en a fait sa salle à manger. J'enjambe les assiettes et les jambes allongées pour retrouver le sentier de descente vers le lac des Gloriettes. Les marmottes se sont terrées devant tant d'envahisseurs. Le site de Tuquerouye n'a plus à montrer qu'un couloir d'éboulis. Finalement, c'est la vallée sous mes pieds qui offre les vues les plus charmantes, avec son torrent intrépide bondissant à travers prés et vasques de marbre blanc, ses clins d’oeil bleutés ou verdoyant, ses troupeaux défilant dans un ordre étonnant. »
Peut-être vais-je encore susciter le scepticisme en me présentant comme un marcheur contemplatif, au vu de mes longues étapes, m’imposant une certaine rapidité. Même Georges Véron, au début de nos échanges, avait du mal à l’admettre. A sa décharge, à l’époque, ma préoccupation constante était le suivi de l’itinéraire, non l’évocation des panoramas. J’avais partagé avec lui une anecdote sur les anciens cambrioleurs, qui érodaient leurs bouts de doigts pour sentir les clics des combinaisons des coffres forts, comparant cette expérience avec celle de la marche en montagne. Le temps a passé, je n’utilise plus guère cette analogie datée, mais j’ai acquis la certitude qu’il existe une voie d’accès à la contemplation différente de celle nécessitant la lenteur. Mais, adepte de la méditation, ce n’est pas pour réaliser un éloge de la vitesse, dans une époque emballée !
« Succession de temps forts et de moments de détente infiniment doux, la marche au long cours aiguise la sensibilité. Même quand la tête est préoccupée, le corps absorbe comme un buvard la moindre étincelle du paysage, retentit à d'infimes sensations, exulte à chaque gorgée d'eau, au plus petit apport de nourriture. Tout change de goût, de couleur, d'odeur, de résonance pour le marcheur tour à tour inquiet, serein, altéré, rassasié, fatigué et débordant d'énergie.
Expérience extrême, qui dissout le moi en le mélangeant à l'environnement. Aujourd'hui, la montagne a rincé mes craintes, mes doutes, mes fragilités. Je me sens toujours aussi petit mais épuré, affûté, mieux rassemblé. »


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MessagePosté: 18 Jan 2021 16:00 
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L’itinéraire de la HRP, à partir de Héas, permettant de rejoindre le tunnel de Bielsa offre plusieurs choix plus ou moins montagnards. Si l’on peut raisonnablement parier sur deux jours de beau temps, le parcours de crêtes du Port de Barroude jusqu’à l’Hospice de Rioumajou est nettement plus élégant que celui que j’ai parcouru versant espagnol, en passant par la centrale de Barrosa et le Paso de los Caballos.
En 1974, j’avais privilégié la sécurité, ayant eu auparavant des démélés peu sympathiques avec la guardia civil, qui m’avait surpris en train de cacher de la nourriture à proximité du tunnel de Bielsa
En 1989, je n’avais pas le choix :
« L’orage approche, me pousse à accélérer vers le lointain refuge tandis que le terrain me crie de ralentir. Eclairs, roulements de tonnerre, rafales de vent m’escortent jusqu’au pied des hautes murailles blafardes de Barroude que je dois longer. Là, l’orage se déchaîne comme s’il avait choisi l’endroit le plus propice à amplifier ses grondements. Peut être suis-je trop petit pour que la foudre insensée puisse m’atteindre alors que tant de points hauts s’offrent à ses terribles coups ! A la violence de l’éclair succède immédiatement le craquement infernal du tonnerre. Je suis toujours en vie puisque je vois et j’entends encore ! J’avance vite, m’interdisant de courir, suivant les conseils de prudence, tout apeuré quand même. Et la pluie maintenant se met à mitrailler sans répit le pauvre randonneur isolé.
En trombe, je rentre dans le refuge de Barroude archicomble, déniche une demi place debout dans le couloir. Ici, chacun s’occupe de soi, sans sembler voir les autres, et quelques impatients font la navette entre la salle et la porte pour chercher un espoir de soleil.
Il suffit de peu de chose pour se sentir étranger : être arrivé en dernier, avoir déjà marché de longues heures, viser autre chose, ne connaître personne, craindre autrement.
Je suis largement le premier à quitter ce métro en panne, pour retrouver un ciel qui s’affaisse en gros nuages sombres. D’autres orages sont certainement au programme, mais tous ces pas, dans l’intervalle, ne seront plus à faire. Le brouillard erre d’une montagne à l’autre, sans trop savoir que faire de son eau. »


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MessagePosté: 19 Jan 2021 11:03 
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Bielsa – Granges de Viados

Autant que possible, Georges Véron a décrit des itinéraires de repli en cas de mauvais temps, mais cela n’exonère pas le randonneur de sa responsabilité de partir ou non selon les conditions météo. Rétrospectivement, je me reproche des obstinations immatures où, à l’époque, je ne voyais que l’exercice sain d’une combativité. Savoir renoncer à temps est un marqueur de lucidité et d’expérience montagnarde. Que de temps mis à comprendre cette évidence ! Mais c’est la rançon de l’auto-apprentissage que d’intégrer profondément aussi bien les bons que les mauvais réflexes.

Course contre l'orage avant El campamento Virgen Blanca
« ...je n’ai pas le temps de savourer mon énergique progression car, rassemblant leurs munitions, les nuages envahissent le ciel. Il s’agit de ne pas gaspiller ses forces dans une lutte de vitesse avec l’orage. Tout au plus, il est possible d’accélérer l’allure et de repérer quelques emplacements de bivouac, en cas d’urgence.
Le paysage souffre de cette lumière fanée, de cette absence de brise qui le fige. Le ciel noircit, noircit, prend des teintes de fin du monde. J’accélère, je cours, je fuis vers ce plateau garni de voitures aperçu au loin, en bas dans la vallée. Quitter cette montagne inhospitalière, échapper à cette peur qui s’emballe sous les menaces du ciel... Le corps dépense à fond ses réserves d’énergie, la tête se défend contre la terreur, je me sens en danger de mort.
En débouchant au milieu des touristes attardés sur le plateau herbeux, je n’ai pas besoin de les voir lever hâtivement le camp pour comprendre qu’il est temps d’installer le mien. De grosses gouttes de pluie m’indiquent que l’orage est fatigué de trimbaler son eau et son feu. Et l’on peut craindre la grêle à ces houppes blanchâtres accrochées au ventre énorme des nuages bleu sombre. En quelques instants, il n’y a plus que mon abri de bivouac posé en ces lieux ordinairement souriants.
La nuit semble tomber, tandis que l’artillerie céleste entre en action , que la pluie mêlée de grêle s’abat avec une violence croissante. Manger, boire, se changer, dans un abri de quarante centimètres de haut, exige bon nombre de contorsions, mais occupe l’esprit, le protège du stress, malgré la foudre, qui s’abat à proximité, les formidables craquements du tonnerre, les éclats d’eau, qui traversent la frêle enveloppe de toile sous la dureté des impacts.
Craignant d’être assommé par un grêlon plus gros que les autres, j’ouvre mon sac à dos pour y protéger ma tête. Le déchaînement des éléments s’amplifie encore. Dans ma tente cercueil, la tête enfoncée jusqu’au menton dans le sac, j’endure cette violence démesurée quand un grattement de mon nez devient insupportable. Ma main découvre l’intrus qui se révèle être le cordon du sac à nourriture ! La faim s’emparant de moi, je me mets à grignoter quelques fruits secs, et, miracle, la peur s’évanouit laissant place à une sérénité inconnue, totale.
En un instant, je guéris de ma peur maladive des orages, de la peur d’avoir peur : Quel magnifique cadeau à quatre pas de mon refuge préféré ! C’est comme si, passé un paroxysme de peur proche de la terreur, toute émotion négative s’était évaporée. Jamais de ma vie, je n’avais éprouvé un tel soulagement, une telle paix intérieure avec la certitude inexplicable d’une guérison définitive, étrangère à tout fatalisme.
Fin de l’orage intérieur, fin de l’orage extérieur, je replie sommairement mes affaires et reprend le chemin du refuge sur mon petit nuage, savourant ma délivrance. Un troisième orage a beau s’approcher, la journée me voit terminer l’étape tout guilleret.
Le refuge de Viados, perdu au milieu des granges, n’a rien perdu de son charme incomparable. Il offre toujours, intimement mêlés à ses repas et à son couchage, beaucoup de chaleur humaine. De quoi largement recharger les batteries du randonneur solitaire »

Comme marche contemplative, j’ai connu des expériences plus abouties !

Enfin, pour ne pas ajouter de l’ingratitude à l’inconscience d’avoir débuté cette étape à Héas, par temps incertain, indûment récompensée, il me faut souligner l’accueil hors norme rencontré à plusieurs reprises dans cet attachant refuge.

L'auberge aux mille étoiles
Du haut de sa cuisine, le coq gaulois médit
l'auberge est espagnole et tout a été dit.
Qui prendra la parole, sans être contredit,
pour défendre l'auberge qui est un paradis.
Dans une vieille grange, au fond des Pyrénées
oserai-je avouer que, sans rien apporter
un français fatigué a tellement bien mangé
que c'est en lingots d'or qu'il aurait dû payer.


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MessagePosté: 20 Jan 2021 11:20 
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La 22ème étape Véron qui, depuis le refuge de Viados, permet de rallier La Soula par le col supérieur d’Aygues-Tortes, offre une vue exceptionnelle sur le monumental et imposant massif des Posets.
Au passage sur l’épaule du pic Schrader, me revient le souvenir de cette cordée espagnole qui, en 1974, ayant essuyé sur sa crête un terrible orage, avait fêté sa victoire et son soulagement au refuge de Viados.
« C'est alors qu'arrivent les alpinistes imprudents mais triomphants. Ils rient de leur aventure, trempés comme des soupes. Je regrette de ne pas pouvoir participer à leurs échanges chaleureux. Seul français dans ce refuge, je me sens exclu de la fête qui se prépare et médite sur les barrières linguistiques. Après avoir payé mon repas et mon hébergement d'une somme dérisoire, je monte me coucher. Bien installé dans mon grenier, solitaire, j'écoute la musique de cette langue rocailleuse que l'appétit et les émotions délient et embellissent. Soudain, une guitare entraîne dans son chant tous ces montagnards heureux, et, à travers les murs et les plafonds, voix mâles et voix féminines, vigoureuses et sensibles, fluettes ou puissantes, se mêlent en choeur. »
En 1989, au même endroit, c’est une autre expérience dont voici un écho : 
« Un isard esseulé se trahit par quelques cailloux bousculés sur le pierrier sonore. L’appareil photo sort enfin du sac pour saluer avec émotion la belle silhouette des Posets.
Aussitôt le col d’Aygues-Tortes franchi, la raide descente du versant français se révèle dangereuse et malaisée . Un vague sentier caïrné, où chaque pas expose à la chute, tente de franchir des éboulis croulants pour contourner deux puissantes barres rocheuses.
Avec du brouillard, il serait périlleux de s’aventurer dans ces lieux sauvages et déserts car le cheminement n’est pas évident, surtout avec un pesant sac à dos rendant l’équilibre plus fragile. Quel changement brutal de paysage et d’ambiance entre le versant espagnol herbeux et le détritique versant français, cadre sévère de haute montagne ! Progression lente, prudente, les yeux rivés au sol, jusqu’aux pâturages à partir desquels le sentier perd de sa rugosité, reprend de l’assurance. »

La HRP reste un voyage toujours nouveau, occasion d’expériences imprévisibles, inimaginables, profondément indicibles.


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MessagePosté: 21 Jan 2021 20:37 
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La Soula – Cirque d’Espingo par le col des Gourgs Blancs

Cette magnifique étape de haute montagne saluée par Georges Véron, qui la déconseille par mauvais temps, est somptueuse de bout en bout par beau temps.
En croisant les témoignages de ceux qui l’ont parcourue, nous disposerions d’une formidable variété d’émotions illustrant l’infinie palette d’empreintes de la montagne sur ses visiteurs. Pour ma part, je suis frappé par les différences d’impact du paysage sur ma sensibilité. Certes, la montagne change d’aspect selon l’endroit d’où on la regarde, selon la saison, le mois, le jour, l’heure, selon la lumière du moment, selon les variations de la vie intérieure, de la disponibilité, de la perméabilité… de nos souvenirs aussi, qui colorent nos perceptions.
1974 « Un sentier empierré grimpe en lacets au milieu de montagnes sévères. La sueur coule à flots. Un instant, l'apparition du lac de Caillaouas me rafraîchit. Son bleu-vert chante au milieu des pentes austères et mes yeux se régalent avant que je lui tourne le dos. »
1989 « La montée vers le lac de Caillaouas est un régal pour les jambes, qui s’enivrent de jouer aisément, de tirer le corps allègrement au dessus des lacets, malgré la chaleur mordante de l’été.
Les lacs sont tristes et leurs regards ternis au fond de leurs orbites n’éclairent plus la chanson
des rhododendrons en fleurs. L’eau semble vouloir s’enfuir de ces lieux trop sauvages, et de mornes éboulis s’épuisent à garder les débris d’un glacier ravagé, criblé de pierres. »

L’anecdote pour cette étape
La Tusse de Montarqué est un belvédère incomparable dans le cirque d’Espingo et les randonneurs que je viens de rattraper projettent de s’y attarder pour un agréable casse-croûte. Quinze ans plus tôt, j’avais sous-estimé la brume s’accumulant au dessus des Granges d’Astau, ce qui m’avait coûté plusieurs heures de tâtonnements cauchemardesques. J’hésite à faire part de ma mésaventure au risque de ternir la gaieté de ces jeunes randonneurs volubiles, qui s’étonnent de n’avoir pas vu un seul isard en cinq jours de marche. Chère convivialité ! Finalement, voyant le brouillard resserrer son piège, je me résouds à les alerter. En quelques minutes, les cairns sont engloutis, et nous sommes plongés dans une épaisse purée. Nos tâtonnements s’organisent, en évitant de nous perdre de vue. Bientôt un autre groupe nous hèle et nous rejoint, conduit par un jeune guide tout aussi désorienté. Plus on est, plus on ratisse large, et tout le monde finit par atterrir sur le large sentier montant du refuge d’Espingo.
Quelques minutes de confrontation collective aux difficultés de la montagne ont suffi à opérer un
impressionnant rapprochement des personnes, à expérimenter une amorce de fraternité.


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MessagePosté: 22 Jan 2021 18:44 
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Baraquements du Portillon – Refuge de la Rencluse,
par le col inférieur de Litérole et le val de Litérole.

Par beau temps, Georges Véron recommande, aux montagnards expérimentés, le très bel itinéraire du sauvage val de Remune, leur évitant la route en aval de l’Hospice de Vénasque, au débouché du val de Litérole. En 1974, j’avais opté prudemment pour le val de Litérole.
Plus que la vue du puissant massif de l’Aneto et de la Maladetta, c’est la nuit passée au refuge qui étiquette cette étape dans ma mémoire.
« Mon projet de traversée à demi réalisé me donne une autorité de super montagnard. On me questionne sur ma façon de m'orienter, de m'entrainer. Mon altimètre de poche est très admiré, ma boussole un peu moins. Le gardien du nouveau refuge de la Rencluse prétend nous accueillir dans son hôtel payant, mais il se heurte au refus général. En désespoir de cause, il demande si tout le monde est espagnol. Bien sûr ! lui répondent mes compagnons, qui se sentent basques avant tout.
Nous nous couchons avec le jour finissant et mon voisin me prête une couverture qu'il a apportée. Cette sollicitude, qui n'est pas seulement une marque d'estime, me réchauffe d'autant plus. Bien sûr, j'ai beaucoup parlé avec eux de montagne, de politique...Je les ai rassurés sur les difficultés de leur expédition du lendemain...Mais, quand même, quelle fraternité !
Se coucher en Espagne ne veut pas dire dormir. Un groupe de catalans espagnols se met à chatouiller l'amour propre de mes compagnons basques. S'ensuit un échange joyeux de moqueries dont je perds, hélas, plus que l'essentiel. Le match s'éternise, personne ne voulant être en reste. Au moment où le silence semble gagner la partie, un immense ronflement retentit: Le plus âgé des catalans s'est endormi. Contre attaque des basques. Et les rires secouent ce petit refuge comme la pire des tempêtes. Je me sens gagné par cette hilarité générale et dois me mordre la main pour ne pas me faire remarquer par un fou rire qui menace.
Les heures de repos s'envolent, déraisonnables, mais l'ambiance est au beau fixe, comme le ciel, si l'on en croît le météorologiste de service, qui semble avoir renoncé définitivement au sommeil.
Malgré la dureté des planches, chacun finit par s'endormir. »

En 1989, la descente pour atteindre le val de Remune sera le premier plat de résistance de cette étape à épisodes.
« Le franchissement du col de Litérole me révèle une descente très raide, tout aussi enneigée mais
encore plus gelée que la montée. L’espoir d’utiliser d’anciennes traces s’évanouit au premier essai car, la neige ayant fondu avant de geler une nouvelle fois, il ne reste plus qu’un toboggan verglacé que la semelle des souliers n’entame pas.
Tailler des marches au piolet pendant plus d’une heure ne m’enchante guère, mais tenter une glissade sans pouvoir en contrôler ni la vitesse ni la direction m’apparaît trop risqué, au dessus de ce lac trop bien placé dans l’axe de plus grande pente. En l’absence de vie de rechange, la sagesse commande d’ouvrir sa voie à la force du poignet, et le piolet tranche des morceaux de neige cassante, qui dégringolent dans le névé avec un bruit de verre brisé.
Je me sens parfaitement calme et profondément concentré, mais la progression s’avère très pénible et trop lente. Pieds sommairement calés sur de fines encoches, corps penché vers le bas pour allonger le bras, piolet vivement balancé pour entailler la marche suivante, il faut conserver l’équilibre, constamment menacé par le choc, le blocage ou le dérapage de la panne. La sueur inonde le corps, ruisselle dans les yeux. L’essuyer soulage le regard, mais ensuite la main humide doit se crisper pour ne pas échapper le manche du piolet. Et le lac, immobile, indifférent, attend au bout de l’entonnoir !
Si la neige avait permis une glissade maîtrisable, les quelques centaines de mètres descendus ne m’auraient pris que quelques minutes, mais aujourd’hui j’ai pris plus d’une heure trente de retard et le col de Ramugn, avec ses éboulis immenses, ne se prête pas aux accélérations, bien au contraire ! »


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MessagePosté: 23 Jan 2021 12:30 
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Refuge de la Rencluse – Hospice de Viella
par la crête de Moulières
Nous savons, par expérience, que les recommandations de Georges Véron ne sont pas à prendre à la légère, aussi quand il écrit en préambule de cette 25ème étape :  « Itinéraire hors sentier déconseillé aux randonneurs peu expérimentés. A n’entreprendre que par temps clair. », j’aurai été bien inspiré d’en tenir compte en 1989, d’autant que je n’avais plus l’excuse du néophyte de 1974. Certes, les conditions météo n’étaient pas aussi dégradées au départ du refuge du Portillon, mais espérer gagner de vitesse un orage qui s’était annoncé dès le Trou du Toro, c’était de la pensée magique sans une once de raison. Cette sorte de déséquilibre avant, mon projet en était affecté dès la conception, sinon pourquoi m’être engagé dans cette longue et difficile étape, sous équipé en vêtements, en nourriture, en matériel de secours, et pourquoi ne pas avoir renoncé à temps aux abords du refuge de la Rencluse. La taille de mes étapes impliquait, sans en avoir clairement conscience, de me placer, un jour ou l’autre, au mauvais endroit au mauvais moment. Et c’est ainsi que l’on se retrouve monter vers une crête exposée à la foudre, puis coincé dans le brouillard, à environ 2900 mètres d'altitude, écrasé de fatigue, complètement trempé, sans rechange, sans lumière, sans eau ni nourriture ( la lampe frontale étant restée dans le sac).
« Parvenu à l’altitude du col, il ne me reste qu’à balayer la crête vers la gauche pour trouver la sortie ! Chaque ébauche de col m’oblige à un détour pour vérifier.
L’exploration dure longtemps, jusqu’à l’extinction du jour. Une tentative pour passer toute crête m’amène, bien involontairement, à gravir le pic des Mullières.
Enfin, le col tant espéré daigne se montrer à la nuit tombante, récompense tardive de tant d’acharnement. J’entame la descente à une allure endiablée, enchaînant de longues glissades euphorisantes sur chaque névé, mais la barrière sombre des pierriers finit par se refermer complètement, m’interdisant le retour au fourgon.
Après quelques tâtonnements, je découvre un abri sous roche, où je parviens à me glisser au prix de maintes contorsions. Le froid m’y rejoint et m’en déloge quelques minutes plus tard.
Pour me réchauffer d’abord, et pour trouver ensuite un meilleur refuge, je marche à l’aveuglette dans cet immense champ de ruines.
Déplacement d’escargot où pieds et mains voudraient avoir des yeux, tâtent le terrain, le devinent, se posent prudemment, finissent par confier leur part de charge à l’invisible point d’appui.
L’espoir de se reposer s’éteint lentement tandis que la nécessité d’éviter le refroidissement entretient cette allure rampante, qui semble condamnée à durer éternellement.
Insensiblement, mes forces s’épuisent tandis que le sommeil m’enveloppe, mais je continue à marcher avec parfois l’aide du clair de lune.
Les heures se succèdent irréelles. La sortie éclairée du tunnel de Biella m’apparaît de temps à autre, au loin, inaccessible. Là bas aussi une personne souffre, seule à m’attendre.
Cruel pincement de coeur à la pensée que toute cette souffrance aurait pu être évitée.
J’essaie de trouver un cheminement pour écourter mon retard, donner un sens à mes efforts. Le moindre succès m’enchante et je me prends d’amitié pour tel ou tel caïrn découvert par hasard. L’envie d’implorer pitié gèle au fond de moi, tout accablé de solitude.
Pour tenir dans cette épreuve, rehaussée par les quinze cents mètres de dénivelé supplémentaires de la journée, je pense à Guillaumet, à Jean-Louis Etienne,...et je parviens, ombre parmi les ombres dans cette nuit sans fin, à dialoguer avec la montagne.
D’être le seul homme à marcher en ces lieux cesse d’être une malédiction pour devenir une expérience unique, une chance de se révéler. Demain, je continuerai...jusqu’au bout de mes forces ! La tête a repris son assiette. Il n’y a plus de fatalité de l’échec. Le cheminement est resté tout aussi incertain mais ses résonances intimes ont radicalement changé. Suis-je en train de tourner en rond ? Qu’importe ! Je suis en vie, je n’ai pas trop froid, la nuit est magique… Chaque indice de progression offert par la montagne devient instantanément un petit bonheur. Même la fatigue qui s’accumule lentement ne m’accable plus ! Parfois, je m’assieds un instant puis reprend mes petits pas tâtonnants, toujours serein, étonné quand même de ce grand calme intérieur. Suis-je entré dans un état second où l’ivresse de la fatigue trouble mes perceptions ? Il me semble plutôt que je fais l’expérience exceptionnelle d’un détachement lucide, à la manière des maîtres bouddhistes, d’une autre façon d’être au monde.
Parvenu à ce qui me semble une haute barre rocheuse, je m’allonge sur une vire herbeuse pour attendre l’aube. Il serait périlleux de vouloir franchir cet obstacle sans visibilité mais je crois savoir que c’est le dernier qui me sépare du fourgon ravitailleur.
Morphée m’entoure de ses bras cotonneux. Fin imprévue de l’étape ! »
Que tant d’erreurs additionnées m’ait conduit si près de la détresse serait une leçon de morale édifiante, sans cette découverte intérieure fabuleuse qui m’enchante encore, bien qu’elle récompense indûment une conduite à risques.


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