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MessagePosté: 09 Jan 2021 23:30 
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Du refuge espagnol de Belagua, rejoindre le cirque d’Ansabère peut se faire par des itinéraires très différents et l’on retrouve le choix entre passer plus bas pour assurer la progression par mauvaises conditions météo ou cheminer en altitude pour bénéficier de vues plus vastes et pour surmonter des obstacles plus variés que la seule distance.
Quand on lit dans le guide Véron « Cet itinéraire hors goudron qui se développe dans un fantastique paysage karstique est à notre avis l’itinéraire élégant d’une H.R. Par beau temps, il permet de joindre directement le cirque d’Ansabère par la table des Trois Rois (2 421 m) et le col d’Escoueste (2 114m) En l’absence d’abri, de sentier, d’eau et malgré le balisage conduisant au col d’Anaye, on déconseilIera ce parcours aux randonneurs peu expérimentés et par mauvais temps, les montagnards les plus chevronnés feront bien de s’abstenir. », notre interrogation correspond à celle de « Pingouin » près d’un demi siècle plus tard :  « j'aimerais avoir votre avis sur ce qu'on lit dans les topo-guides. Je souhaite me lancer dans le HRP l'année prochaine. Dans le guide de G.Véron, il est écrit que le HRP ne comporte aucune difficulté technique, d'escalade ou de glace mais l'importance des névés rend le piolet et la corde indispensables (crampons conseillés). Mais je lis aussi sur certaines étapes, à la rubrique difficulté :
- "sérieuse et solide étape de haute montagne pour randonneurs expérimentés et bien équipés"
- "itinéraire de haute montagne, hors sentier, à flanc, difficile, demandant de l'expérience"
Pas toujours évident de savoir si c'est pour effrayer les imprudents / têtes brulées ou si c'est réellement dangereux. »
N’ayant pas osé parier sur le beau temps, nous avions en 1972 et 1974, opté pour passer par le col de la Pierre St Martin, celui des Anies, le Pla d’Anaye, le plateau de Sanchez, le pont Lamary, avec l’impression de tricher avec les difficultés. En 1986 et 1989, j’avais choisi de passer par le sommet de la Table des Trois Rois et le col d’Escoueste vérifiant ainsi la pertinence des conseils du grand Sarthois. Cet élégant parcours serait effectivement périlleux avec du brouillard et les secours aléatoires dans ce terrain inimaginablement chaotique.
Cette étape nous fait entrer dans la splendide montagne béarnaise, ici calcaire, avec ses pics, ses aiguilles, ses lacs, ses nombreux et abrasifs pierriers. Vous ne pourrez pas manquer d’admirer les élégantes aiguilles d’Ansabère, qui ont défié de très nombreux grimpeurs, mais vous pouvez passer à côté du modeste doigt de Pétragème qui sur sa mince arête surplombante ne tolère droits que ceux qui sont guéris de la peur du vide.


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MessagePosté: 10 Jan 2021 20:02 
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Après l'épreuve des pierriers de la veille, le départ d'Ansabère a un goût d'aimable promenade sur sentier dans de riants pâturages, malgré la raideur de la pente qui va s'accentuant jusqu'à la crête près de 500 mètres plus haut. Le lac d'Ansabère, traité de mare par Georges Véron, n'est clairement pas à la hauteur du site grandiose environnant, et il faudra atteindre le lac espagnol de Lachérito pour s'émerveiller.
Penser à faire le point avant de trop descendre pour localiser le col de Pau, qui se cache ensuite lors de la montée. Prendre pied, après le col, sur les super- confortables sentiers du Parc National des Pyrénées pour rejoindre le refuge d'Arlet avec son beau lac émeraude par les cols de la Cuarde et de Saoubathou, c'est vraiment "le pied" !
Malgré cette marche euphorisante, écrasé de chaleur, assoiffé comme un dromadaire après des jours dans le désert, j'avais plongé la tête dans une prise d'eau à proximité du refuge. Instantanément, l'eau glacée m'avait broyé la tête jusqu'au malaise. A éviter !


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MessagePosté: 11 Jan 2021 21:37 
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A l’aube, on ne quitte pas de gaieté de coeur le site charmant du lac d’Arlet, qui semble un petit paradis terrestre. Après, on descend beaucoup pour atteindre le coquet parking de Sansanet, au pied du cirque d’Aspe, où le gave de même nom prend son élan. Ce n’est pas déchoir d’accepter de descendre, d’autant que l’on jouit parfois de paysages plus saisissants qu’en altitude, mais les parcours en balcon sont souvent plus attachants, bien que plus longs.
Pour les montagnards partis du refuge d’Arlet, il est tentant de bifurquer pour voir le lac injustement espagnol d’Estaens et se rapprocher du cirque d’Aspe. Je ne sais pas s’il existe un passage commode menant de ce lac au Pas d’Aspe, mais cela aurait une belle allure de rallier ainsi le site pastoral de Peyrenère.
De fait, la pureté d’une trajectoire est une notion très subjective car chacun tresse en lui l’itinéraire sur le terrain avec son cheminement intérieur. Chacun a ses préférences intimes, qui l’accordent plus ou moins bien avec tel ou tel type de sentier ou de hors sentier, tel ou tel chemin. Mais une blessure aux pieds par exemple ou une grande soif ou une lourde fatigue suffisent souvent à changer le paysage !
Je me souviens d’un retour d’Arlet par temps de grêle, sac à dos sur la tête pour éviter d’être assommés par des grêlons rendus agressifs par les bourrasques, où nous étions tellement crottés et las que nous avons traversé le gave en ignorant le pont pour nous nettoyer un peu. Et, miracle de la montagne, c’est devenu un bon souvenir !


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MessagePosté: 12 Jan 2021 22:26 
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Nous allons rallier le refuge de Pombie en suivant les sentiers du Parc National des Pyrénées par le col, les lacs et le refuge d’Ayous, avec quelques infidélités pour atteindre plus directement le col de Peyreget.
Georges Véron a mentionné d’autres variantes dont une passant par le col d’Astu, qu’il déconseille, bien que la plus rapide, pour manque d’élégance et délaissement du magnifique site d’Ayous. On retrouve là une composante de la Haute Randonnée des Pyrénées que son auteur a bâtie pierre à pierre, au prix d’innombrables reconnaissances de terrain, et qui, sans être élitiste comme un parcours intégral de crêtes, consiste à proposer un itinéraire montagnard exigeant, épousant harmonieusement le relief, dispensant des vues splendides et mémorables, liant à foison des ambiances contrastées, amalgamant des expériences aussi variées qu’inoubliables.
Bien que très personnel, le ressenti d’élégance d’un tracé est largement partagé par les marcheurs, les grimpeurs, les glisseurs, les rouleurs… (Parfois, hélas, de belles traces de montée dans la neige ou de paisibles sentiers, amoureusement dessinés, sont massacrés à la descente par de méchants raccourcis.)
Découvrir le Pic du Midi d’Ossau, à l’aurore ou au couchant, se mirant dans les lacs à ses pieds, vous cloue sur place d’admiration. Non ! pour cette beauté là, vous n’avez pas sué pour rien ! Celui qui a guidé vos pas mérite votre gratitude. Puis repensant à toutes les autres perles pyrénéennes qui vous ont déjà enchanté en chemin, vous pressentez que vous sortirez de cette HRP enrichi pour la vie.
Enfin, une anecdote immodeste sur le chemin :
« Le bord du lac Casterau m'offre une somptueuse petite niche à proximité du sentier. Délicieux instants savourés du fond du coeur !
Peu après la reprise de mon cheminement, alors que je suis engagé dans une longue descente en diagonale, j'assiste au dessous de moi aux vains efforts d'un guide espagnol qui veut libérer à corps et à cris la montée pour son groupe bloqué par un troupeau de moutons somnolant sur le sentier. Quand il parvient à écarter une bête, une autre prend sa place et le bouchon de laine garde toute sa solidité.
Me voyant approcher vivement du troupeau compact, les randonneurs immobilisés s'attendent à
me voir stopper comme eux et paraissent se réjouir à l'avance de la cocasserie de la scène à venir, peut-être en espérant partager le ridicule de la situation.
Et je traverse le barrage laineux sans ralentir ni dévier du sentier confisqué. Les moutons
s'écartent de quelques centimètres au fur et à mesure de ma progression, reprenant aussitôt leur place derrière moi sur le sentier.
Faussement modeste, je croise en saluant tout le groupe ébahi et poursuit la descente comme si
de rien n'était, alors que j'ai bien vu quelques pouces levés de félicitation et de nombreux regards admiratifs. Après Moïse séparant les eaux, j'ai réussi la traversée d'un océan de laine !
Un coup d’oeil derrière moi me fait pouffer de rire car, à peine remis de leur étonnement, les
marcheurs bloqués découvrent que le mur s'est reformé d'un bloc, interdisant tout passage.
Les moutons continuent de refuser obstinément de céder la priorité à ces deux pattes pressés,
qui les bousculent du geste et de la voix.
Il faut dire que le sentier dans cet endroit pierreux est le seul lieu chaleureux et confortable ! »


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MessagePosté: 13 Jan 2021 20:30 
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La 14ème étape propose à partir du Refuge de Pombie d’atteindre le refuge de Larribet en passant par le col du Palas et le port du Lavedan, mais aussi plusieurs variantes parmi lesquelles, par souci d’assurer la progression même avec une météo incertaine, j’ai toujours choisi celle qui contourne l’imposant massif du Balaïtous par le Sud, pour franchir le col de la Fache ouvrant sur la vallée du Marcadau. Nous entrons véritablement en haute montagne où, seul, on se sent encore plus petit.
Je ne compte plus les orages essuyés entre Pombie et Arrémoulit, malgré des montées express du val d’Arrius. A lui seul, l’aérien passage d’Orteig concentre mes plus mauvais souvenirs, et pourtant je l’adore depuis la première fois où je l’ai emprunté pour gravir le Balaïtous, bien qu’il ait perdu un peu de son élégance depuis l’installation d’un cable. Quel astucieux raccourci et quel test d’assurance pour un marcheur tout terrain !
Mes anges gardiens, par trois fois, m’ont évité le grand saut, la première pour avoir trébuché avec mes lourdes chaussures armées, portées depuis moins d’une heure ; la seconde projeté par la foudre ; la troisième pour m’être quasiment endormi debout en attendant qu’une cordée apeurée parvienne laborieusement à franchir les quelques mètres délicats.
Avec les années de pratique sans presque jamais tomber, on prend confiance en la sûreté de son pas. Ce jour là, à peine avais je savouré ma sérénité dans ce passage au bord du vide que mon assurance volait en éclats sur le raccourci suivant, tout proche du refuge d’Arrémoulit. Lourdement chargé, je m’étais engagé sur un étroit muret d’une trentaine de mètres surplombant une retenue d’eau de son déversoir rocheux, lorsqu’une rafale de vent sortie, on ne sait d’où, m’a fortement déséquilibré. Me rétablissant de justesse, je me suis retrouvé cloué sur place par l’appréhension, un pied derrière l’autre, en équilibre fragile. La tête réclamait d’avancer, le pied refusait de se lever, s’agrippait au béton. Qu’il fut inélégant et difficile ce premier pas dont dépendait la suite !


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MessagePosté: 14 Jan 2021 21:40 
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Sur la variante espagnole de la HRP, du refuge d’Arrémoulit au refuge Wallon, voici quelques anecdotes supplémentaires pour illustrer l’oeuvre de notre grand sarthois.
Refuge d’Arrémoulit
« Au premier réveil, la lampe frontale m'apprenant qu'il serait imprudent de se rendormir, je prépare en silence mon exfiltration du refuge bondé. Heureusement que j'avais bien regroupé mes affaires hier soir et repéré la voie de sortie ! Eviter de s'assommer contre le plafond surbaissé de la couchette, enjamber sans les écraser les dormeurs à terre, arracher l'ouverture de la porte récalcitrante, se chausser, charger le sac, sans oublier le piolet: Quitter ce refuge exige d'être bien réveillé !
Me voici seul dans la nuit encore épaisse, content d'être sorti comme une ombre, marchant vers
les premiers éboulis. Quelques lueurs claires signalent les emplacements des névés. »
Montée nocturne au col du Palas
Dans ces éboulis glissants, je ne suis pas content de ma progression trop lente et sans grâce. Marche mal assurée, très hachée, pas décousus, enchaînements laborieux… Pressé par le temps, freiné par le terrain, ça fume dans ma tête, sans vraiment réaliser que je suis complètement désaccoutumé de mes chaussures armées.
Avant le refuge de Respumoso
« Profitant d'un éboulement, une cascade facétieuse est venue doucher énergiquement le pacifique sentier, au point d'en emporter trois bons mètres dans le ravin béant. Passage incontournable pour le marcheur qui reçoit, en quelques secondes, la plus abondante douche de son existence, au risque d'être entraîné au fond de la gorge et d'aller nourrir les truites du lac !
C'est passé! Il ne reste plus qu'à sécher. »
Après le barrage de Campo Plano
« Tout à l'heure, il m'avait fallu sauter au dessus d'un ravin pour continuer d'avancer, maintenant, tandis que j'aborde la rive d'un immense névé glacé, me voici confronté à un problème plus sérieux, inconnu : le traverser en écharpe alors qu'il est entièrement recouvert d'une épaisse couche croulante de grêlons.
S'équiper de crampons à glace reviendrait à chausser des patins à roulettes sur un toboggan.
Sauf qu'ici, le toboggan file tout droit dans un lac glacé, continuant sous l'eau jusqu'à une dizaine
de mètres de la rive. Les reflets verdâtres de l'eau permettent d'imaginer la profondeur. Il est bien clair, trop clair même, que la moindre glissade, ici, sera sans rémission. Un balayage du regard m'indique qu'il n'y a pas d'évitement possible pour atteindre rapidement le col de la Fache.
Il me faut décrocher le piolet et tailler des marches en biais sur plusieurs centaines de mètres.
Chaque entaille libère un morceau chuintant de neige glacée précédé par une cascade de grêlons
Mon imagination se passerait bien de cette imitation répétée du plongeon fatal !
Par expérience, je sais combien il est difficile d'enrayer une chute sur névé gelé pentu : Tout se joue dans la première seconde. Si l'on ne parvient pas à planter la tête du piolet à niveau d'épaule, à l'ancrer en relevant légèrement son manche, à s'arcbouter en plantant la pointe des chaussures, c'est la dégringolade assurée. Très vite la glissade s'accélère, le corps bascule, on ne sait plus où se trouve le haut, le bas, et si on plante le piolet, il est arraché brutalement des mains tant l'énergie acquise s'est accrue de manière explosive.
Ici, à supposer que l'on puisse se mettre immédiatement sur le ventre, l'ancrage du piolet serait très improbable vu l'épaisseur de la couche de grêle. Quant à espérer nager, à supposer que l'on échappe à l'hydrocution, le poids des vêtements trempés, du gros sac à dos, des chaussures d’escalade , tue dans l’oeuf les forces d'optimisme.
Inutile de se mentir, La mort est là, tout près, gueule ouverte, veillant la moindre défaillance,
tandis que le droit de vivre n'est plus donné, devient à conquérir, pas à pas.
« Garde ton centre de gravité à l'intérieur du polygone de sustentation » me chuchote Gaston
Rebuffat, tandis que je taille des marches régulières sur lesquelles je me hisse en diagonale vers le col de la Fache. Quelle expérience inoubliable que cet engagement résolu et total, attentif et serein, pour forcer mon passage vers la survie ! »


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MessagePosté: 15 Jan 2021 11:45 
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L’étape qui conduit au refuge de Bayssellance, sur l’épaule du Petit Vignemale, depuis le refuge Wallon, au coeur de la région du Marcadeau, par le col d’Aratille, le col des Mulets, et la Hourquette d’Ossoue, est une splendeur et offre en matière de paysages presque tout de ce que l’on peut attendre de la haute montagne : un départ dans les pâturages, un cheminement tortueux dans un cadre grandiose, des pics puissants, élancés, des lacs enchanteurs, des vues inoubliables.
Mais, on a beau se régaler à l’avance de ces morceaux choisis de nature, la réalité en montagne peut parfois dépasser le rêve. Question de disponibilité intérieure, bien sûr, mais aussi de chance, car la lumière idéale n’est pas souvent au rendez-vous des sites. Les livres de photographies des Pyrénées ont magnifié la plupart des lieux hors du commun sous un éclairage somptueux, peuplant nos imaginaires d’attentes de beautés extraordinaires. Les pêcheurs d’images sont des gens moins pressés que les randonneurs, ils prennent le temps d’attendre les éphémères et rares noces de lumière. Les voyageurs, plus gourmands d’espace, rencontrent parfois ces moments, dépassant l’imagination, d’accord surnaturel entre la terre et le soleil. Ils sentent alors que leurs regards, leurs mots, leurs photos laisseront échapper ce qu’ils ont intimement vécus dans l’instant magique qui les a incendiés. Une image aussi réussie soit elle s’épuise à saisir ce qu’elle ne peut qu’imparfaitement capter. Le coeur regrette de ne pouvoir retenir le merveilleux d’une ambiance bouleversante.
Malgré tout, quelques mots encore pour offrir des bribes de souvenirs :
« Je marche vivement pour me réchauffer. Dans le silence matinal, la montée vers le lac d'Aratille ne manque pas de solennité. Tout est calme autour de moi, les arbres paraissent endormis.
Brusquement, je découvre le lac dont la beauté me coupe le souffle. D'un bleu pâle, dans cette aube finissante, surmonté d'une légère écume de brume, il est encore assoupi, et je ne serais pas surpris d'y voir plonger quelque fée ou quelque lutin. Les fées tardant à se montrer, je continue ma montée vers le col, que je cherche à localiser dans une muraille estompée de brume." 

"Ce sentier me plaît beaucoup avec sa façon de se faufiler dans la montagne, de révéler ses surprises, de souligner la distance parcourue. Le regard peut s'enchanter de vues renouvelées à chaque lacet. Plus qu'ailleurs, la marche me fait constamment changer de monde, m'ouvre une multitude de portes invisibles mais sensibles. Au loin, le col de la Fache m'adresse un clin d’oeil amical et m'encourage. Quinze ans plus tôt, dans ces parages, j'avais reçu en plein coeur la révélation de l'indicible beauté du lac d'Aratille. Aujourd'hui, sans le savoir clairement, j'attends le renouvellement de cet émerveillement exceptionnel.
Quand le lac surgit, après un sursaut du sentier, je suis presque déçu par sa réelle beauté. Certes ses eaux vertes enchâssées dans ses rives rocheuses où viennent boire les verts pâturages caressent mon regard, mais ce n'est pas la magnificence que j'espérais !
De fait, un coup de foudre ne frappe que par surprise. En 1974, ce lac m'était apparu au petit matin, bleu pâle, surmonté d'une légère écume de brume, assoupi, féerique. La magie d'une rencontre ne se programme pas."
Plus loin, après le col des Mulets
« Le regard plonge maintenant dans la vallée des Oulettes de Gaube mais il faut encore dévaler une raide pente d'éboulis pour dépasser le contrefort masquant le Grand Vignemale. La voilà, enfin, la formidable muraille du plus grand pic pyrénéen français, la Pique Longue, cette face Nord de mille mètres dressée comme un menhir, appuyée contre le ciel, avec son couloir fascinant tendu verticalement jusqu'au vertige. Ce grand seigneur d'Ossoue, ceinturé de brumes, m'impose une photo.
Il y a longtemps, longtemps, j'avais bivouaqué avec ma petite famille sur son sommet, inquiété toute la nuit par le son lugubre d'une corne de brume transformée à l'aube en vulgaire bouteille vide. Le souvenir de l'immense collier de lumières accroché au cou de ce géant brille toujours dans mon souvenir. »

Pour rendre un juste hommage à Georges Véron et le remercier à la mesure des occasions procurées d’émerveillement, il faudrait plus de 700 kilomètres de points d’exclamation ou bien un seul, mais de 80 000 mètres de haut !


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MessagePosté: 16 Jan 2021 11:43 
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Refuge de Bayssellance-Refuge de la Brêche, par le barrage d’Ossoue, le pic Saint-André, le col de Boucharo.
Pour illustrer cette étape Véron, je vais m’appuyer sur mon récit de 1989, qui peut apparaître exagérément enthousiaste, pourtant pâle reflet de l’expérience vécue. Si je ne sais toujours pas l’expliquer, ce n’est pas faute d’avoir maintes fois essayé.

« C'est l'heure où tout commence. Disparaissant du ciel par centaines, les étoiles entrent dans mon corps neuf. Derrière moi, le grand Vignemale trône en majesté avec son grand collier blanc.
Hier soir, je franchissais son épaule, harassé, aujourd'hui, la nuit magique a tout effacé, renouvelant ma soif de marcher. Devant, invisible au regard, remplissant mon imagination, le cirque de Gavarnie appelle. Que d'allégresse dans ma tête qui s'écoule dans mes jambes, inonde le paysage !
Le sentier s'élance à travers de vastes pâturages, s'élève en écharpe vers un cirque calcaire dominé par le pic Saint André. Après avoir traversé un petit torrent guilleret plongeant dans la vallée, il faut grimper franchement une pente pelée puis se hisser sur l'échine bombée menant à l'arête. Là, le regard qui portait déjà loin s'immensifie. Présence incomparable de la haute montagne, vue imprenable et surprenante sur le massif de Gavarnie. Fascinante succession de plans qui font reculer l'horizon, rendent sensible l'infini. Progresser sur cette arête aérienne, qui plane entre terre et ciel dans la fraîcheur matinale, c'est de la joie en fusion !
L'itinéraire passant par le sommet du pic Saint-André, avant de plonger vers le lointain col de Boucharo, se révèle d'une rare élégance. Je circule dans un paradis pour marcheur contemplatif, d'autant plus serein que le beau temps renouvelle ses promesses et que je progresse rapidement. Le paysage est grandiose, splendide, défie l'imagination, délicieuse immersion qui dissout la frontière entre la nature et le monde intérieur. Exceptionnelle communion ! Mon sentier dans les étoiles, je le découvre à l'instant, passe par là.
En écrivant cela, j'admets mon impuissance à décrire cette montagne multiple, si changeante au hasard des rencontres et des reconnaissances. Les mots ne viennent pas au marcheur comblé qui reste et restera bouche bée. Au lecteur d'entreprendre le voyage s'il veut savoir ce qui se cache dans l'indicible. »

Une grande forme physique, un surcroît de santé, un soulagement… peuvent engendrer beaucoup d’allégresse chez les animaux, qu’ils soient sauvages ou domestiques, chez les humains aussi, grands et petits, se traduisant par une débauche d’énergie, une profusion de mouvements, une sorte d’ivresse spontanée. Cocktail d’endorphines, d’adrénaline, de sérotonine… Mystères de la biochimie.
Par ailleurs, certains témoignages mentionnent des états exceptionnels vécus par des navigateurs, des apnéistes, des voyageurs...aux similarités troublantes: Sentiment de plénitude, de perfection, d’aisance stupéfiante.

Quoiqu’il en soit, voilà une raison suffisante pour déborder de gratitude pour le père de la HRP !


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MessagePosté: 17 Jan 2021 14:00 
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Refuge de la Brêche-Héas par l’échelle des Sarradets et la Hourquette d’Allanz
Cette 18ème étape Véron, particulièrement grandiose, commence par un lent panoramique du prodigieux cirque de Gavarnie, avec ses parois calcaires abruptes, ses étages enneigés, sa grande cascade suspendue, ses pics majestueux.
Quand même, mieux vaut s’arracher parfois à la contemplation !
« La descente devenant de plus en plus raide, frôlant le précipice, les yeux se concentrent maintenant sur le sol, car la mort toute proche guette la plus petite imprudence. De fins éboulis compliquent la progression jusqu'à l'abord de la paroi.Voici l'échelle rocheuse qui permet d'atteindre le fond du cirque, une centaine de mètres plus bas. J'imagine la joie de ceux qui ont découvert ce passage pour se hisser au sommet du cirque sans recourir à l'escalade. »
Marcher dans un cadre naturel aussi exceptionnel reste un régal malgré la colonisation touristique, quoi que :
« La hourquette d'Allanz est quasiment colonisée par une troupe nombreuse et bruyante de jeunes promeneurs, qui en a fait sa salle à manger. J'enjambe les assiettes et les jambes allongées pour retrouver le sentier de descente vers le lac des Gloriettes. Les marmottes se sont terrées devant tant d'envahisseurs. Le site de Tuquerouye n'a plus à montrer qu'un couloir d'éboulis. Finalement, c'est la vallée sous mes pieds qui offre les vues les plus charmantes, avec son torrent intrépide bondissant à travers prés et vasques de marbre blanc, ses clins d’oeil bleutés ou verdoyant, ses troupeaux défilant dans un ordre étonnant. »
Peut-être vais-je encore susciter le scepticisme en me présentant comme un marcheur contemplatif, au vu de mes longues étapes, m’imposant une certaine rapidité. Même Georges Véron, au début de nos échanges, avait du mal à l’admettre. A sa décharge, à l’époque, ma préoccupation constante était le suivi de l’itinéraire, non l’évocation des panoramas. J’avais partagé avec lui une anecdote sur les anciens cambrioleurs, qui érodaient leurs bouts de doigts pour sentir les clics des combinaisons des coffres forts, comparant cette expérience avec celle de la marche en montagne. Le temps a passé, je n’utilise plus guère cette analogie datée, mais j’ai acquis la certitude qu’il existe une voie d’accès à la contemplation différente de celle nécessitant la lenteur. Mais, adepte de la méditation, ce n’est pas pour réaliser un éloge de la vitesse, dans une époque emballée !
« Succession de temps forts et de moments de détente infiniment doux, la marche au long cours aiguise la sensibilité. Même quand la tête est préoccupée, le corps absorbe comme un buvard la moindre étincelle du paysage, retentit à d'infimes sensations, exulte à chaque gorgée d'eau, au plus petit apport de nourriture. Tout change de goût, de couleur, d'odeur, de résonance pour le marcheur tour à tour inquiet, serein, altéré, rassasié, fatigué et débordant d'énergie.
Expérience extrême, qui dissout le moi en le mélangeant à l'environnement. Aujourd'hui, la montagne a rincé mes craintes, mes doutes, mes fragilités. Je me sens toujours aussi petit mais épuré, affûté, mieux rassemblé. »


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